Parlons un instant de l’éléphant au milieu de la pièce : l’IA. Ou plutôt l’IA, l’IA, l’IA, comme le dit toujours mon fils.
Dans l’univers de la traduction, l’intelligence artificielle (IA) a provoqué une véritable révolution. Mais gardons-nous d’être éblouis par la vitrine du progrès technologique : sous la surface, les risques sont nombreux.
Impossible d’y échapper aujourd’hui. Si l’on ne s’en sert pas, on a vite l’impression de rater le train. Il faut donc rester à la page. En tant que traducteurs, nous suivons donc des webinaires et des formations pour apprendre à intégrer cette nouvelle technologie dans notre travail. Et il est évident qu’elle ouvre des perspectives formidables. Mais elle a aussi ses limites, et il est sain de les nommer.
Lors du dernier webinaire auquel j’ai assisté, la formatrice expliquait qu’un client devrait établir une hiérarchie des textes pour lesquels l’exactitude est importante. Elle citait notamment les textes juridiques et médicaux : dans ces domaines, les erreurs se paient cher, et le recours à un traducteur humain spécialisé reste indispensable. « Les publications sur les réseaux sociaux et la communication destinée aux clients, disait-elle, sont beaucoup moins importantes : vous pouvez donc tout simplement les faire traduire par l’IA et les publier sans aucun contrôle humain. »
J’en suis restée bouche bée en entendant cette affirmation pour le moins audacieuse… et je n’étais pas la seule. De nombreux traducteurs professionnels ont trouvé le raisonnement pour le moins curieux, et le chat s’est rapidement rempli de réactions.
En tant que traducteurs professionnels, nous sommes des passeurs. Nous visons la plus haute qualité dans chaque traduction et chaque révision, quel que soit le type de texte. Nous sommes convaincus qu’une communication fluide et correcte constitue le socle de toute relation.
Un texte correctement traduit, rédigé avec soin et tenant compte des sensibilités et particularités culturelles, est essentiel à toute communication écrite, mais aussi à la bonne entente entre les parties.
Si le texte est inexact ou ne tient pas compte des attentes et des codes du lecteur, c’est un peu comme glisser de la poudre sous cette relation.
« C’est assez bien », entend-on parfois… Assez bien ! Choisiriez-vous un médecin « assez bien » ? Un restaurant dont l’hygiène serait « assez bien », cela vous conviendrait-il ? Ou un entrepreneur qui construirait — ou rénoverait — votre maison « assez bien » ? J’en doute fort.
Pourquoi diable une entreprise devrait-elle alors se contenter de textes « assez bien » et choisir en toute connaissance de cause de publier un texte dont elle SAIT qu’il contient des erreurs et des approximations ?
Les entreprises dépensent des millions en marketing. Elles font tout pour soigner leur réputation. Elles consacrent des fortunes aux consultants. You Never Get a Second Chance to Make a First Impression : la première impression doit être impeccable.
Et puis elles lâchent tout bonnement l’IA sur leurs communications à traduire, au risque de saborder elles-mêmes, en un temps record, la réputation qu’elles ont patiemment construite… ?
Dans les projets multilingues, c’est parfois pire encore : la version française véhicule, par exemple, un message totalement différent de la version néerlandaise ou allemande. Comprenne qui pourra ; pour ma part, cela me dépasse.
Chaque jour, les réseaux sociaux regorgent de bourdes de traduction hilarantes repérées çà et là. Le flot ne tarit pas, comme si les entreprises n’apprenaient décidément rien de leurs erreurs. On nous explique que cette communication est « éphémère ». Donc, apparemment, elle n’a pas tellement besoin d’être juste… « assez bien », c’est « assez bien ».

Ces organisations pensent-elles vraiment que les consommateurs sont des idiots ? Que ces messages ne restent pas dans les esprits, consciemment ou non ? Que seuls les amoureux de la langue s’en offusquent ? Qu’il n’existe pas aussi un vaste public pour qui un texte truffé d’ambiguïtés et d’inexactitudes reflète le niveau de qualité auquel l’entreprise aspire ? Mieux encore : la qualité de l’entreprise elle-même ?
Et encore, nous n’avons même pas parlé des deux autres éléphants qui se glissent dans la pièce dans le sillage de l’IA : les préoccupations liées à la confidentialité et à la responsabilité.
La confidentialité, ou plutôt son absence
Savez-vous qu’en utilisant n’importe quelle plateforme d’IA gratuite, vous partagez en réalité toutes vos données ? C’est vous le produit : vos données sont donc partagées et utilisées pour entraîner l’IA. Les informations que vous téléversez ne vont pas dans un seul sens. Or de nombreux textes contiennent des informations confidentielles, comme des noms, des montants, des données d’identité ou des données médicales. Tout cela est versé dans le grand bain… Ces données sont en quelque sorte « hachées menu » pour entraîner l’IA, dans les fameux LLM (Large Language Models). Il est peu probable qu’elles en ressortent un jour telles quelles, recomposées à l’identique. Mais la question mérite d’être posée : vous-même, ou votre client, acceptez-vous que ces données servent à entraîner l’IA et se mettent ainsi à mener une vie propre — peut-être éternelle — sur laquelle vous n’avez plus aucune prise, et à laquelle vous n’aurez même pas accès ? Le contrôle, tout simplement, vous échappe complètement.
Quid de la responsabilité ?
Vient ensuite l’épineuse question de la responsabilité. Qui est responsable lorsqu’un traducteur IA commet une erreur aux conséquences dommageables ? Les programmeurs ? Les utilisateurs ? L’IA elle-même ? Cette zone grise peut déboucher sur de véritables cauchemars juridiques et sur des litiges insolubles.
Que se passe-t-il, par exemple, si le fabricant d’une machine industrielle fait traduire son manuel par ChatGPT ? Ce fabricant sait pertinemment qu’il s’agit d’un manuel technique. Une erreur dans le manuel, ou une instruction mal formulée, peut provoquer des dommages corporels et financiers, voire coûter des vies humaines. Pour se couvrir, il demande donc à un réviseur humain de relire le texte — très souvent à des tarifs inférieurs au salaire horaire moyen d’une aide-ménagère ou d’un éboueur.
Le nombre de traducteurs et réviseurs professionnels qualifiés prêts à accepter une mission aussi abrutissante est, pour des raisons évidentes, faible à très faible. Malheureusement, il se trouve toujours des personnes assez désespérées pour accepter ce type de travail. Et ce sont souvent, précisément, des personnes moins expérimentées ou non qualifiées qui se disent : « Après tout, ça ne doit pas être si compliqué. » Eh bien, vous seriez surpris. Croyez-moi. Un master universitaire en traduction et communication multilingue ne dure pas cinq ans pour rien.
Un jour, nous avons trouvé dans le texte source d’un manuel technique la phrase suivante :
« N’oubliez pas de raccorder l’appareil au réseau électrique avant d’effectuer toute opération de maintenance. »
Que se passe-t-il si le réviseur sous-payé laisse tout simplement cette phrase en l’état, et si le technicien de maintenance, un lundi matin pas très frais, suit le manuel à la lettre avant de perdre la vie par électrocution ?
Dans ce cas, il est plus que probable que des poursuites soient engagées : par l’assurance, par les proches de la victime ou par l’entreprise où la machine était utilisée. Qui devra alors répondre devant le juge de cette erreur dans le manuel, à votre avis ? Je crains que le réviseur sous-payé ne soit pas épargné — petit poisson avec peu, voire pas, de soutien juridique — tandis qu’OpenAI, gros poisson doté d’une armée d’avocats, s’en sortira sans doute mieux. Dans une telle situation, il appartiendra au juge de déterminer qui est partiellement ou totalement responsable, mais il va sans dire que l’affaire sera tout sauf simple. Un véritable cauchemar juridique pour le traducteur indépendant concerné.
Mieux vaut donc tourner sept fois sa souris dans sa main avant de se lancer, et réfléchir soigneusement aux conséquences possibles. Une économie, même relativement modeste, peut avoir des conséquences très lourdes, tant sur le plan humain que financier.
Biais et préférences politiques
Mais le danger ne se limite pas aux questions juridiques et de confidentialité. Les traductions générées par l’IA sont exposées aux biais et aux préférences politiques, ce qui peut produire des traductions orientées et trompeuses.
Lors d’un autre webinaire, le dirigeant d’une grande entreprise technologique affirmait qu’une véritable traduction IA intégrale, sans révision humaine, n’était certainement pas pour demain.
La langue se révèle bien plus complexe que ce que l’IA est actuellement capable de gérer.
Non seulement l’IA tient peu, voire pas assez compte du contexte et des connaissances préalables — domaine dans lequel nous, humains, excellons souvent sans même nous en rendre compte —, mais les LLM déjà évoqués sont entraînés sur une masse de textes disponibles sur Internet. Or ces textes sont tout sauf objectifs, et encore moins irréprochables sur le plan de l’inclusivité. On obtient ainsi des textes discriminants à bien des égards, parfois même franchement offensants pour certains groupes.
Quelques exemples :
- les médecins ou les banquiers sont forcément des hommes blancs ;
- les aides-ménagères sont toujours des femmes ;
- une directrice informatique est systématiquement représentée comme un homme blanc ;
Et cela précisément à une époque où l’on s’efforce — enfin ! — de promouvoir un langage inclusif et neutre du point de vue du genre.
En outre, l’IA semble avoir des préférences politiques : les textes générés apparaissent clairement orientés à droite. Les étudiants qui rédigent leurs travaux ou leur mémoire avec ChatGPT reprennent d’ailleurs souvent ces positions sans recul. L’impact potentiel sur notre perception du monde et sur les relations internationales pourrait être dévastateur ; inutile d’en faire un dessin.
L’anglais face aux autres langues
Dernier fait intéressant pour conclure : 98 % des textes utilisés par ces LLM sont en anglais. Toutes les autres langues, dont le néerlandais, ne représentent donc que 2 % des textes sur lesquels l’IA est entraînée.
Dans le monde anglophone, le virage de l’IA a d’ailleurs été pris beaucoup plus tôt et beaucoup plus massivement : dès 2022, les expérimentations battaient déjà leur plein.
Et que constate-t-on ? Deux ans plus tard, la plupart des organisations qui attachent de l’importance à une communication soignée et irréprochable reviennent aux traductions humaines. Et ce, alors même que le matériau de base anglais utilisé pour entraîner l’IA est infiniment plus abondant.
Conclusion
Il est clair que l’essor de l’IA dans la traduction est une arme à double tranchant. D’un côté, elle offre des possibilités et des gains d’efficacité inédits ; de l’autre, elle comporte des risques sérieux qu’il serait irresponsable d’ignorer. Il nous appartient, en tant qu’utilisateurs et développeurs de cette technologie, de veiller à ce que ses avantages l’emportent sur ses dangers, et à l’utiliser de manière responsable.
La vigilance est donc de mise. Réfléchissons avec esprit critique au rôle de l’IA dans la traduction, afin d’éviter que cet éléphant ne se déchaîne au beau milieu du magasin de porcelaine.
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